mercredi 18 novembre 2009
Brest ?
A Brest, c'est forcément novembre, c'est la pluie grise, c'est l'architecture.
C'est toujours un peu de nuit, toujours un peu pâle, les mains froides.
C'est le vent en caricature, les murs qui pleurent, c'est l'Arsenal et les marins chinois.
Marins chinois - ou sont-ils Russes? -, marins chinois ... je vous salue, marins chinois !
A Brest, c'est cette ombre qui marche le long du port. Le port de commerce, le fret et les cargos, et les algues, et l'odeur, et la bière.
Et l'ombre, l'ombre qui regarde, qui regarde, qui voit tout.
C'est l'alcool à verse, le rhum blanc, la bagarre.
La bagarre ! La violence, la haine ! La haine qui tient chaud, et puis qui rend moins seul. Et puis l'ombre qui regarde, et qui regarde loin.
Car Brest, c'est d'abord toutes les ancres qui se lèvent en même temps, c'est la promesse des vagues.
Vite ! Aller à Brest ! Vite ! Et n'y faire qu'une seule chose !
Ça, il n'y a, pour sûr, qu'une chose à faire à Brest, Milord, mais quelle !
Qu'une chose, mais c'est la plus totale, la plus belle, Milord, forcément la plus grande.
Il n'y a qu'une chose à faire à Brest, Milord : Partir.
mercredi 4 novembre 2009
Au revoir Berlin
Savoureux automne. Ouvrir un journal, écouter la radio, s'informer devient de plus en plus pénible à l'homme sensible. Pénible, là où il est temps de croire qu'il n'y a plus à lire et à entendre que des salopards ou, au mieux, des rois nus gâteux, pétris de bonne morale et qui glosent. Et qu'on paye pour gloser !
A moi Rome qui brûle ! Les ignorants qui s'en régalent, le règne Coca-cola-de-Bosca. Et les vieilles catins de France Inter qui discutaillent du haut de leur perchoir tandis que les rats étouffent. Rats ! Nous étouffons ! Et pourtant ! La berceuse qu'on nous siffle ... L'arsenal médiatique endémolien et les intellectuels à imperméables gris se sont mis d'accord pour nous chanter Berlin, anniversaire oblige.
Qu'elle était laide, la dictature, qu'il est serein le monde libre ! Force anecdotes, s'il vous plaît, force anecdotes et la preuve sera faite chaque jour qu'Ici et Maintenant, Ici, messieurs, et Maintenant, sont les seuls périmètres. Les seuls Mondes Meilleurs, les seuls Paradis. Et on vous prouvera que par delà les âges, les milliers d'années d'humanité, il n'est pas d'autre temps que le notre, on vous le prouvera ! Et on vous montrera que par dessous les mers, jusqu'au Soleil et sur tous les continents, il n'est pas plus douillet que le nid qu'on s'est fait, on vous le montrera !
Rions de Berlin Est, mes frères, et régalons-nous de nos vies confortables ... Quel infâme pays, juste à nos portes, où point ne chantaient les Beatles. Où, paraît-il, on pourchassait les intellectuels ...
J'entends, mes bougres, les frissons que vous aimez vous faire, j'entends feue votre peur de l'Est. Et vous avez raison, car ainsi le poussin qui de justesse a échappé au renard se blottit sous la poule ! Comme vous avez raison de souffler, de vous remettre, d'essuyer de la sueur. Allez chanter partout l'air de l'échappée belle !
Parce que c'est sûr, intellectuels à imperméables gris, publicitaires et gros badaboums, que vous n'auriez pas été biens dans ce Berlin là.
Et puisqu'à présent la question vous brûle les lèvres, moi, moi je vais vous le dire ... Berlin Est m'aurait plu, je m'y serais trouvé tout à fait à mon aise.
Tout à fait à mon aise, c'est la vérité même.
On m'aurait certainement donné quelque haut poste militaire, j'aurais porté bottes, revolver et képi. Le pas noble, l'allure sportive, j'aurais déambulé dans les couloirs d'une administration sans faille, et, d'un coup de stylo plume, j'aurais joué ma musique. Celle, mais vous le savez bien, qui vous aurait envoyé, publicitaires et intellectuels à imperméables gris, vous faire les muscles dans le Grand Nord ... Celle qui vous aurait trouvé un vrai travail !
Mais passons, puisque c'est à vous de jouer et que votre musique à vous vous fait dîner en ville.
Allez ... l'Histoire c'est à peu près cela : à chacun sa musique et à chacun son tour.
mardi 3 novembre 2009
Une hystérique a fait le printemps
Louées soient les Austin Mini qu'on voit tous les matin foncer dans les zones industrielles ! Louées d'avantage encore les femmes qui les pilotent quand sonnent sept heures et demie !
Nom : Joubert. Prénom : Jessica. Age : 35 ans. Situation maritale : bêtement célibataire, ou bien peut-être pacsée à un eunuque dévoué. Ou gouine jusqu'au coude, bordel, n'ayons pas peur des mots ! Passons. Profession : secrétaire de direction, comme de juste.
C'est à dire, c'est à dire ... La rectitude même au service d'un cadre dynamique, l'ordre en tailleur, l'organisation à lunettes rectangulaires, l'esprit en uniforme au service du beau, du bon, du délicieux pognon.
La hiérarchie bien comprise !
Ici l'organigrame : tous les subalternes que compte l'entreprise (et allons au but, appelons la Logistik 2000, ou Sogitec ou encore Cogimec), techiciens, femmes de ménage, téléprospectrices, commerciaux, voilà l'engeance que Joubert Jessica entend tenir sous sa botte. Et au reste ses bons soins : oeil doux pour le patron viril, directif et sûr de lui, pour son terrible adjoint, le carnassier charmeur, verbe affable pour les collaborateurs qui comptent, les clients importants, les fournisseurs qui fournissent.
Parfum à n'en plus finir, à vous empuanter un bureau en une fraction de seconde, maquillage qu'on croirait pulvérisé au pistolet à peinture. Et dédain suprême, hargne pour un employé très particulier, vingt mille lieues sous les mers : Patisson.
Patisson le mauvais, très mauvais commercial. Celui qui s'arrange pour toujours se trouver bon dernier au classement. La moule parfaite ! Le catholique ! Le qui ne sait pas mentir ! La timidité même ! Que le terrible directeur adjoint a sévèrement en grippe... Que tout le monde finalement prend pour une pomme ... Celui à qui toutes les pauses cafés sont dédiées : physique, nullité de son chiffre, de sa vie sociale, non-science du choix de ses costume, revue complète et pluriquotidienne.
Jessica Joubert d'en rire à perdre gorge ! A-t-on déjà vu pareil rouquin? Des taches de rousseur à trente ans ! De l'acnée ! Du ventre ! Et qui vit encore chez sa mère ! Probablement puceau ! Avec sa voix stridente, sans assurance ! Diamétralement à l'autre bout du patron viril, directif et sûr de lui, aux antipodes de ce carnassier charmeur de directeur adjoint.
Tout groupe trouve sa cohérence dans sa capacité d'exclusion, et quelle soupape que Patisson ! Mort aux insignifiants, halte aux roux !
Régalade ! Qu'on demande donc à l'inénarable, par exemple, et tous les lundis, s'il s'est trouvée une gueuse !
- Alors Patisson ! On a tombé les filles en boîte ce weekend ?
S'épanouïr !
Aboyer des ordres aux petits intérimaires, toiser le technicien et ses cinquante ans pâles, lui expliquer son métier, au besoin se moquer de lui alors qu'on serait bien en peine de changer une ampoule. Confondre la femme de ménage avec les poils de cul qu'elle ramasse sur les chiottes.
Et embrayer derechef sur ce crétin de Patisson.
Lequel rentrera chaque soir le coeur un peu plus lourd, soufflant, pour ne pas qu'elle lui revienne chaque fois au visage, sur l'idée qu'il est un peu minable, que tout cela, finalement, a quelque chose de vrai. Ne penser à rien.
Chasser les idées noires, mettre la radio.
- Attendez, soyons serieux cinq minutes ... on ne peut quand même pas oublier que les trente dernières années ont été extraordinaires pour les femmes ! Rendez-vous compte, c'était impensable, avant, qu'elles accèdent à des hauts postes politiques, à des postes d'encadrement au sein des entreprises, dans le tertiare, dans la pub ... c'est une révolution ... La vie des femmes a radicalement changé ...
Se dire que tout cela, finalement, a quelque chose de vrai. Ne penser à rien.
samedi 24 octobre 2009
Sur les routes
La pluie et ses assauts répétés sur le Maine-et-Loire. Les autos qui défilent sur les routes nationales, les phares blancs, le matin qui chante.
La 307 Peugeot du commercial Reynold, puissante, dépassante, pressée.
Le commercial Reynold, de son prénom Sylvain, qui a rendez-vous à dix heures avec une vieille dame dans quelque hameau lointain, et l'idée, inacceptable, que c'est déjà neuf heures et demies.
Il va falloir foncer ! Régler d'autre affaires par téléphone, tout en surveillant la route, et foncer pour être à l'heure, quitte à commettre l'une ou l'autre imprudence.
C'est certain, au fond, que le commercial Reynold n'est jamais très prudent.
- Bonjour madame Patisson, excusez-moi encore pour le retard, les embouteillages, vous savez ce que c'est.
- Oh, vous savez, je n'avais rien de prévu ... C'est qu'on voit pas grand monde ... Et puis depuis la mort de mon mari ... c'était l'année dernière ...
- Eh bien nous allons en profiter ... discuter tranquillement ... votre mari... sûrement quelqu'un de bien ... une très jolie maison ... Votre mari qui a fait la charpente ? ... Et les escaliers ? ... Vraiment? ... Ah oui, du bon travail ...
Et c'est vrai, finalement, que personne ne vient plus guère chez madame Patisson depuis que son Albert est mort. Alors bien sûr, quand une oreille passe alentour la vieille a très envie de parler, de dire, de confier un peu de sa tristesse, et même, de tout ramener, à tout sujet, à feu son Albert, qui a fait lui même la charpente, les escaliers.
Mais allez ! Du chiffre ! Le commercial Reynold est premier au classement ! Il est même directeur adjoint ! Il lui arrive de grimper jusqu'à dix mille euros du mois ! Le meilleur élément de l'agence !
L'agence, où l'on fait argent d'isolation et de traitement des charpentes. Dix pour cent de commission pour le commercial qui décroche un chantier ... Il y a qu'il y a le feu.
- Écoutez madame Patisson ... infiltrations ... très dangereux ... gros crédit d'impôt si vous optez pour la thermo ... une affaire en or ... Votre mari ... fier de vous ... avec nos partenaires ... organismes de crédit ... quelques mensualités ... trente euros par mois, tout au plus ... commencez à payer que l'année prochaine ... si vous prenez aussi le traitement des solives ... peux essayer de voir avec mon patron ... une ristourne ... vous offrir l'isolation du garage ... vais lui téléphoner ...
Pauvre madame Patisson. Madame Oisillon coincée entre les griffes du fauve, du fauve bien gentil, bien poli, bien drôle et bien propre sur lui. Le directeur que le commercial Reynold a bien sûr feint d'appeler est d'accord : si la victime opte pour le traitement du solivage, on lui offre l'isolation du garage.
On va signer ! Onze mille euros, soient mille cent euros pour le commercial Reynold. Les techniciens passeront dès la semaine prochaines.
A ces derniers madame Patisson parlera de son mari, le menuisier, lui qui a fait toute la charpente et les escaliers. Les techniciens, stricts smicards, constateront comme d'habitude que le commercial Reynold s'est ben foutu du monde : feu Albert Patisson, qui connaissait son métier, avait déjà pris ses dispositions pour traiter le bois de la charpente, et, pire, une société concurrente est déjà passé par là. On a vendu onze mille euros à madame Patisson une isolation dont elle bénéficiait déjà et un traitement préventif dont les solives, pannes et chevrons de sa maison n'ont pas le moins du monde besoin.
Nos hommes iront se tordre en contorsions dans les combles de la maison, manipuleront de la laine de verre et mordront la poussière sans qu'aucune de ces opérations n'ait un sens. La chose n'étonnera pas en ce qu'elle est déjà, et depuis longtemps, le pain quotidien de ces gaillards là, payés à coups de fouet.
Et qui sait ce qui adviendra du commercial Reynold, lui qui si bien sait parler aux vieilles dames? Qui sait s'il ira propulser sa 307 Peugeot contre un solide platane ?
Et qui sait si, par delà toute grisaille, ne l'attend pas de pied ferme certain menuisier qui, de là haut, n'a encore rien dit mais a certes tout vu ...
Il faut bien que tout se paye.
jeudi 8 octobre 2009
Pousse-boulon
Cette grisaille sur le pont Saint-Mihiel, ce crachin, cet entre chien et loup, ce manège d'autos.
Et au loin cette silhouette bien connue, grande, maigre, l'écharpe rectiligne. Le pas vif ! Albert Patisson, bien sûr, et on le voit qui hante, qui rôde et puis qui déambule, et avec de grands gestes, sans même laisser paraître quoi que ce soit.
- Tiens ! T'en souviens-tu, bordel, de ces soirs de lune? Au volant du bolide, quand on se faisait ta ballade préférée, t'en souviens-tu ? Quai de la fosse ! Comme on se marrait à se dire que jadis il y avait là les putes, les bars à putes, là, là où désormais moisissent les boîtes d'interim ... Ce qu'on a pu rire de ça, camarade ! T'en souviens-tu !
Voilà le soir qui tombe, qui s'écroule, et les encostumés qui regagnent leurs foyers, les moustachus qui sortent de chez leurs maîtresses, et les trois-pièces impeccables ...
- Pousse-boulon est mort, monsieur !
- Ah ... Euh ... bonsoir ...
- Pousse-boulon est mort ! Et tout le monde s'en fout ! Tout le monde se fout de ce que Pousse-boulon soit mort !
Sans aucun doute, Patisson Albert a quelque chose de saoul, sans doute aucun s'il erre ainsi sous la pluie, ce n'est que d'avoir bu et de vouloir re-boire ...
Alors Café de l'île, avant que ce ne soit racheté, avant que ça ne change :
- Ce soir, je crois, on boit à Pousse-boulon !
- Faites pas trop attention, son chat est mort hier, il a beaucoup de mal à faire face.
- Pousse-boulon ! Je vous emmerde, moi! De votre camelote , de vos écrans et de vos putes, ma parole, je n'en ai jamais voulu ! Votre compagnie je m'en suis bien passé, et vous me l'avez bien rendu ... Seul ! Avec un trésor simple ! Seul avec un trésor simple dont vous m'avez enlevé la pièce maîtresse. Pousse-boulon est mort !
Les heures qui passent, forcément, la pluie qui redouble, Patisson Albet, triste, qui hurle le long des lignes de tramway.
- Quand on se promenait en bagnole ! Quand tu t'endormais sur mon journal ! Quand on se foutait de la gueule de Bétancourt, en Colombie !
Pluie ! Aigreur ! Automne ! A chacun son sac de pierres ...
A d'aucuns les grands drames, les tragédies qui font Histoire; aux autres les ruisseaux sales que tout le monde enjambe, les tristesses anonymes, les désespoirs pauvres.
Les Pousse-boulon retrouvés morts faute à ces salauds-là qui empoisonnent les bêtes ...
- Quand tu me ronronnais dessus ! Quand tu te chicanais avec les poules, les corbacs, les autres chats! Quand, renégat, tu boudais tes croquettes !
Le cours des cinquante otages, une voiture de police insensible qui s'évapore, le premier bus au petit matin. Et cette envie.
- Qu'as-tu fait à Pousse-boulon ? Salaud ! Con de voisin ! Con de toi et cons des tiens, salaud !
Cette envie si simple, si proportionnelle quand on y regarde ...
Et Patisson Albert qui songe. Et patisson Albert qui rentre chez lui et charge son fusil.
Dieu pour tous et que les salauds payent.
A chacun sa peine.
mardi 29 septembre 2009
Le Gros Chinois Vert
Avertissement : le texte qui suit révèle en partie ce que le gouvernement nous cache à propos du virus H5N1. A chacun de peser les informations qu'il contient et de juger en son âme et conscience.
- Garçon !
L'aéroport de Bruxelles n'en finissait pas d'être noir de monde et Paul Poule, héros contemporain attablé à la fausse terrasse d'une cafétéria, sentait poindre l'angoisse.
- Garçon, s'il vous plaît ! Bon Dieu, ces Belges vont tout faire louper ...
Les Belges étaient en effet sur le point de tout faire louper tant ils tardaient à prendre la commande de Paul Poule, qui, bon Dieu, n'était là qu'en transit et avait un avion à prendre pour l'Asie extrême.
- Bonjour monsieur, qu'est-ce qu'on vous sert ?
- Une bouteille de Zizi Coin Coin, avec de la glace si possible.
- Un litre ou vingt centilitres ?
- Un litre !
- Original ou Passion ?
- Original !
Il fallut six minutes au serveur pour apporter le précieux breuvage à la table de notre ami commun, qui, sans manière, se jeta sur la bouteille et but son premier verre d'un trait. Le calme revint en Paul Poule et, dégustant le deuxième verre, il put se concentrer tout à fait sur la situation. L'Agence Mondiale du Consommateur Français l'envoyait, lui et pas un autre, accomplir une mission à tout le moins délicate et sans aucun doute périlleuse. Précisément, il fallait que Paul Poule en apprît plus sur cette histoire de H5N1, il fallait qu'il en évaluât l'impact, il fallait qu'il en mesurât la dimension japonaise .
- Bordel... Qu'est-ce qu'on en a à foutre de connaître la situation au Japon alors que le virus est déjà arrivé chez nous ? se demandait Paul Poule avec à propos quand une annonce alarmante retentit des hauts parleurs :
- Mesdames et messieurs, Le passager Paul Poule est attendu porte sept ... Mesdames et messieurs, le passager Paul Poule est attendu porte sept ... Mesdames et messieurs...
- Punaise !
Et notre héros de vider cul-sec sa bouteille de Zizi coin coin, de régler l'addition et de courir comme un fou dans l'aéroport.
- Laissez moi passer, je suis le passager Paul Poule ! Agence Mondiale du Consommateur Français ! Licencié en reprographie ! Chargé de cours à l'université Paul Valéry de Montpellier !
Et la foule stupéfaite de laisser passer un Paul Poule un peu ivre qui dut revenir à la fausse terrasse de la cafétéria, y ayant oublié son passeport et ses clefs, qui s'enguirlanda avec un douanier belge et fut, en représailles, fouillé des pieds à la tête, et à cause de qui, pour finir, l'avion pour Osaka décolla avec trente cinq minutes de retard.
- Désirez-vous un apéritif ?
- Je ne sais pas ... il y a du Zizi Coin coin ?
Le mal de l'air est quelque chose de terrible pour qui ne s'y prépare pas. Aussi, quelques douze heures plus tard, les services de l'immigration de l'aéroport d'Osaka eurent le suprême honneur d'accueillir dans leurs bureaux un Paul Poule ivre mort.
- Arrière, sombres chinois ! Des chinois ! Des chinois ! Des Chinois partout... C'est fou ce que ça a changé le Bourget !
Après, non sans mal, lui avoir fait entendre qu'il n'était pas au Bourget, les conciliants fonctionnaires japonais réussirent à fourrer Paul Poule dans une navette en partance pour la gare de Sannomiya à Kobe, où il monta, complètement au hasard, dans le premier train venu.
- Il faut quand même reconnaître que l'agence a eu une drôle d'idée de m'envoyer au Japon alors que je ne parle pas un mot de chinetoque! Je ne vais jamais m'en sortir ... T'es foutu, mon pauvre Poule ! Complètement foutu !
Comme le train semblait devoir rouler longtemps sans escale, notre aventurier se résolut à s'asseoir, ouvrant au passage une bouteille de Zizi coin coin dont sa valise était pleine.
- Complètement foutu.
Dans le wagon, comme c'est de coutume en Asie extrême, tous les passagers dormaient. Paul Poule, qui n'était pas licencié en reprographie pour rien, remarqua face à lui un détail stupéfiant.
- Seigneur !
Emmitouflé dans une doudoune verte, un gras japonais d'âge tendre dormait comme un poupon. De ses lèvres coulait un épais filet de bave, sur ses genoux trônait un cartable désuet et trop petit pour lui.
- Seigneur ! C'est lui ! C'est... C'est le Gros Chinois Vert ! Seigneur ! Complètement foutus !
Paul Poule se jeta sur l'adolescent et voulut l'étrangler. Ce que voyant, les autres passagers intervinrent et firent arrêter le train. Pris de spasmes, notre héros fut d'abord amené par la police, qui le confia aux services psychiatriques les plus compétents. Le quai d'Orsay fit, et dans les plus brefs délais, tout ce qui était possible pour rapatrier Paul Poule. La roue des hasards nous étonne de ses tours : on inscrivit d'office notre ami dans un vol Osaka-Paris de la compagnie Pognon, à bord duquel le chanteur Nicolas Sarkozy rentrait justement de sa tournée asiatique. Paul Poule eut tout le loisir d'expliquer à la star de quels ignobles traitements il avait été victime et surtout, surtout, quel terrible secret son excursion lui avait révélé. Nicolas Sarkozy, tout de même, avait certaines relations, et il était certain que l'affaire du Gros Chinois Vert allait faire du bruit...
Brian Boulier pour Ouest France.
mardi 1 septembre 2009
De bon goût
- Vous savez, on va faire très fort.
- Il paraît, oui.
- Oh, oui, et encore mieux que ça ! Il va y avoir des travaux du tonnerre.
- Oui, c'est ce qu'il se dit.
- Ah oui, vous pouvez m'en croire, citoyen, ce coup ci on a vu les choses en grand. D'abord, on va élargir le front mer et enlever tous les galets de la plage. A la place on va mettre du sable fin fabriqué en usine.
- Vache !
- Oui, et du supérieur. Ensuite on tracera des travées et on installera des paillotes, imitation "des îles", voyez... Dance music, Brazil party, vous allez voir ce que vous allez voir.
- Fichtre !
- On va fixer des transats de chez Ikéa jusqu'au bord de l'eau, sur 8 km de plage, et des clubs Mickey pour les enfants... Et des haut-parleurs ! Voyez le tableau d'ici : "le petit Steven est attendu au poste de surveillance"... Et des caméras reliées par satellites, en sorte que pas le plus petit mètre carré n'échappera à la société de sécurité privée qui aura son PC général en plein milieu de la plage.
- Splendide !
- Et encore ! Quand vous verrez les cinquante-huit piscines chauffées qu'on va mettre à la place des dunes... Et tout en sonorisé ! Et quatre centres commerciaux de chez Jules Edouard Leclerc, avec un Mac Do géant donnant directement sur l'eau. Scooters des mers ! Quads ! Hors-bord ! Tout à louer pour s'éclater au son des moteurs !
- Magnifique !
- Et le soir, des mixs de Laurent Garnier sponsorisés par Fun Radio ! Des 4x4 et des limousines à louer pour la soirée, avec escort-girls et champagne ! Une boîte de nuit souterraine d'une capacité énorme : seize mille fêtards ! Du son, du son, du son ! Et des moteurs !
- Bluffant !
- Scooters des mers ! Hors-bord ! Et un camping de quatre vingt mille places, tout équipé : câble, satellite, internet, machines à laver, écrans plats, piscines, service de sécurité assermenté avec port d'arme et chiens d'attaque.
- Décoiffant.
- Sans compter les galeries commerciales ouvertes en permanence, les sandwicheries, les magasins de vêtements, le complexe Ikéa, les trente salles de fitness, le centre de bronzage ! Et une police municipale semi-privée, financée par Moltonel ! Et le plus grand Domino's Pizza d'Europe ! Et un système de chauffage artificiel, pour qu'il pleuve moins, et l'éradication de tous les insectes.
- Que du confort !
- Pensez ! On va faire mieux qu'au Cap d'Agde ! Et puis faudrait voir les infrastructures au programme : un périph' à seize voies qui passera juste au dessus de la plage, une ligne de TGV qui nous reliera à Paris en moins de deux heures ! Et un parking de cent mille places, plus qu'au Stade de France !
- C'est drôlement bien pensé.
- Des scooters des mers ! Des 4x4 ! Des Casinos ! Des shows sans précédent, avec de sacrées vedettes : Patrick Sébastien, Arthur, Fogiel, Sarkozy, David Gâteau !
- A couper le souffle.
- Un aéroport international, une ambassade américaine, un multiplex de chez Burger King, quinze cinémas Gaumont! Et puis de l'authentique ! Un village de pêcheurs reconstitué par les studio Disney, avec des vrais acteurs dedans ! Des tas de souvenirs, des coquillages qui font baromètres, des boules qui font de la neige, des assiettes typiques !
- Le dépaysement total.
- Des barres d'immeubles de plusieurs kilomètres, des parkings aériens, des pizzerias, des crêperies, des marchands de bateaux gonflables, des cartes postales déjà écrites !
- C'est le progrès !
- Des glaces, des cornets de frites, une grande roue, des Buffalo Grill, des distributeurs de coca tous les quinze mètres ... Une base militaire ! Un service de télésurveillance futuriste, des barbelés ! Des rotweilers ! Des distributeurs automatiques de billets, une centrale LCL, des pistolet mitrailleurs !
- Aphrodisiaque !
- Oui, d'ailleurs : des filles de compagnie albanaises ! Des filles de compagnie albanaises, mon bon monsieur ! Des masseurs sénégalais ! Trois concessionnaires Mercedes ! Des scooters ! Le plus grand Décathlon de France ! Des restaurants imitation Far West ! Des femmes et des hommes en vitrine ! Et pour les enfants, une rencontre inoubliable avec leurs petits amis : Bob l'éponge ! Dora l'exploratrice !
- Un monde merveilleux !
- Une zone pavillonnaire, les flots bleus, grande comme la ville de Tours ! Des travailleurs cambodgiens dans les cuisines ! Des maliens aux poubelles ! Des zaïrois au fond des parkings ! Des marocains à creuser les fondations de ce chantier permanent !
- La France des couleurs représentera les couleurs de la France.
- Des hélicoptères ! Un nouveau parc Disney ! Des scooters des mers ! Des clôtures électriques ! Des mercenaires ! Des clips de Mickael Jackson et de Britney Spears sur écrans géants ! Madonna en personne ! Des tireurs d'élite ! Un camp de travail ! Des latrines ! Florent Pagny ! Des baraquements et des pyjamas rayés !
- Paradisiaque !
- Des séances de scatophilie, des réunions Tupperware, un club de Yoga, des meurtres, du Redbull, des viols, des équipes d'M6, des limousines... Le marronnier de l'été pour Capital, Zone interdite et Envoyé spécial, c'est tout vu ! Des chars d'assaut, de l'eau Evian, Un centre Pimkie de remise en forme, du son, des moteurs, des scooters des mers... De la publicité en sous-cutané ! Du zyklon b, du carrelage blanc partout, des photos de Robert Doiseau, Plus belle la vie... LA BOMBE ATOMIQUE !
- Il n'y a pas à dire, ça va beaucoup changer, la Bretagne, ces cinq prochaines années.
- On aurait pu le faire en trois ans, mais on est obligé d'attendre la mort du maire de Plouhilmelec, un ringard hostile au projet.
- Cet enfoiré de monsieur Patisson vous en aura fait voir, faut dire...
- Oui, m'enfin ce n'est plus qu'une question de mois, vous pouvez m'en croire, on aura la patience.
- Épatant.







