Est-on bien sûr que tout se paye un jour ? J'ai entendu, pourtant, un homme me l'assurer. Un humilié, un déjà mort, un type que son travail, dur et malsain, dur parce qu'il le contraint, à cinquante ans, à des contorsions terribles dans des greniers, malsain parce que le jour durant il nage, plonge dans la laine de verre, et s'en gave, un type que son travail tuera. Une chute, la fatigue, un cancer, la vie parfois vous presse comme un fruit. Est-on, alors, amis laborantins, bien sûr que tout se paye un jour ? Ses chefs l'envoient mourir dans les greniers de pauvres gens qu'ils arnaquent. N'entrons pas dans le détail : coupables ! Et notre homme de se persuader qu'un jour, forcément, par delà la vie ici bas, les comptes seront faits.
J'ai quelques doutes. Je ne sais si les salopards prospéreront sur la terre comme au ciel, ou s'il y aura, mauvais, un bras céleste pour venger les offensés. Ne pouvant pas répondre bien, je laisse de côté toute théologie, Dieu pour tous et place aux sciences sociales, lesquelles sont formelles : il y a de la mauvaise herbe.
Il y a, qui dînent en ville, d'illustres barbares, on les suit à la trace, dans les salons ils laissent quelques traînées de sang, de poudre, d'amiante ou de pixels. Ils nuisent, ce sont de mauvais chiens qui mordent. Ce sont les cyniques, ceux qui volent la vieille dame, violent l'enfant, mettent l'homme à l'esclavage.
J'en ai approché de près, à mon faible niveau. Des ogres, en 607 Peugeot qui courent la campagne pour vendre aux veuves, aux fragiles, ce dont les veuves et les fragiles n'ont jamais eu besoin, les endetter pour trente ans. Ou d'autres, ivrognes en costumes venus agresser et se moquer d'un homme qui dort dehors. Tabasser un vieillard au fond d'un autobus. Frapper un clochard à mort. Mettre le feu au visage d'un surveillant de magasin. Faire argent d'armes, de laine de roche, d'amiante, envahir l'Irak.
La politique de proximité a du bon. L'idée serait, dans un élan de fatigue, d'aller sonner chez monsieur laine de verre et de lui planter un couteau dans la gueule. La politique à grande échelle, c'est encore mieux : il y a des guerres à déclarer. Un navire à saborder. Je plaide pour le terrorisme comme feu d'artifice à la fin d'une époque. Il n'y aura plus de révolution et on ne sait rien de l'existence de Dieu, de sa bonté et de son jugement dernier. Le solde de tout compte est donc à faire ici bas sans tarder.
Qu'on envisage, ainsi, bien ma façon d'entendre, elle est spectaculaire. La démographie bouillonne, la terre tremble sous nos pieds. C'est, peut-être, qu'arrive comme un chaos. Il ne serait que justice, avant que la galère ne sombre, qu'un noir bataillon vienne égorger les maîtres qui les ont mis aux fers.
Justice !? Mais ! Peut-être, bien sûr, que la démographie n'est rien et que la terre s'amuse à de rieuses secousses. Peut-être que les porcs iront sans encombre, que les martyrs ne seront pas vengés. A moi ! Savoir que monsieur laine de verre ou monsieur amiante coulent à présent de bons jours et s'en iront demain paisibles m'empêche de bien dormir.
Je ne dors pas et pourtant, je fais un puissant rêve. Un rêve où les rois nus sont morts et leurs martyrs renaissent.
mardi 9 février 2010
Raskolnikov
vendredi 5 février 2010
Quelques éclaircissements sur l'affaire Polanski
Les rigueurs de l'hiver dans un canton perdu, le vent glacé à travers champs, l'orée d'un bois toute de boue et de neige, une bicoque. Vieille masure isolée, d'où fume un maigre filet noir, maison triste à la lisière de la forêt pâle.
Au loin, des cris qui résonnent, des torches, tout un village qui s'agite. On s'en vient chercher Jean au fond de sa maison. Tout le pays sait de quoi il s'est rendu coupable, tout le monde a pris sa fourche, son bâton et ses chiens, c'est aujourd'hui Dimanche, le monstre va payer.
Les femmes crient. C'est du sang qu'elles réclament, en nage, elles hurlent à leurs maris qu'elle veulent la tête de l'ogre. Les chiens aboient, ils savent que c'est chasse et le gibier leur manque. Les hommes marchent d'un pas vif, fraternel, c'est aujourd'hui qu'on tue l'animal.
Jean est une manière de fou. Il ne se lave jamais, n'a plus que deux dents, vit seul avec ses chats. Il est maigre, pâle et faible, il regarde par sa fenêtre et voit qui s'avance le bataillon vengeur. Les yeux grands ouverts, il voit par sa fenêtre la haine au bout des fourches, il comprend, au travers de ses brumes, qu'il est l'heure d'avoir peur.
Le voilà qui se courbe, qui se recroqueville, tandis que pas à pas, tout le pays approche, fermement décidé à dresser sa potence.
- A mort ! Crient de plus belle les femmes. Le soir tombe et le hibou songeur, juché sur son vieil arbre, observe.
- A mort ! Crient encore les hommes, A mort ! Le froid redouble et la longue nuit commence.
On est déjà à la porte de Jean, les coups de hache auront bientôt raison du vieux bois, on casse les vitres, des torches sont lancées et la maison prend feu. Jean le fou sort et se laisse tomber, replié, terrifié. On donne les premiers coups de bâton.
On est a la fête, c'est joie, allégresse et saine vengeance.
Soudain, pourtant, rompant le bel élan, un vibrant coup de fouet vient cingler sur le visage porcin du bourgmestre du village. Dix chevaux noirs aux naseaux fumants, dix cavaliers au regard froid. Leur chef tranquillement fend la foule, quelques coups de pieds au visage des trop fougueux fermiers et le calme revient.
- Laissez cet homme, ordonne-t-il.
- Qui est tu, étranger ? Cet homme n'est plus un homme, il doit être pendu, répond le gros bourgmestre, à la fois irrité, à la fois apeuré.
- Je suis, gros bourgmestre, le Prince du Parnasse noir, et si tu ne m'obéis pas je te tuerais.
Le nom fait tomber le silence sur la foule. Le Prince examine Jean attentivement et arrime son regard pâle au sien.
- Qu'a-t-il fait, gros bourgmestre, pour que toi, vieux porc triste, tu puisses dire s'il est homme ou non ?
- Prince ! Il a violé et tué nos enfants ! Il viole et tue nos enfants à travers tout le pays, nous avions des doutes, nous avons maintenant des preuves, voila pourquoi, Prince, je dis qu'il n'est plus homme.
A ces mots les dix cavaliers tous ensemble partent d'un large rire.
- Il tue des enfants, il les viole, messieurs, ne riez pas !
Un nouveau coup de fouet vient retentir sur le visage du maire.
- Il tue, fermier, et il viole ! La belle affaire ! Le Prince de saisir Jean par le col et de le jeter sur son cheval. Il siffle et tous font demi-tour, pour disparaître au galop en riant.
Les villageois rentrent penauds, ruminant l'affront, mais n'osant parler trop fort. Cette nuit, les femmes crieront sur leurs maris. Cette nuit, les femmes feront des rêves humides.
Loin du village, le Prince prend Jean à part, s'entretient avec lui longuement.
Après l'avoir écouté, le Prince pardonne à Jean.
Et après lui avoir pardonné, il lui coupe la tête.
mardi 2 février 2010
"Libertinage de bon ton"
"Des hommes vaniteux affectent souvent un libertinage de bon ton qu'au fond d'eux-mêmes ils désapprouvent et dont, peut-être, ils ne se rendent pas réellement coupables. Ils désirent être loués de quelque chose qu'eux-mêmes ne considèrent pas comme louable, et ils rougissent d'avoir des vertus qui ne sont pas à la mode, mais qu'ils pratiquent parfois, en secret, et pour lesquelles ils éprouvent secrètement une réelle vénération."
Adam Smith, The théory of Moral Sentiments, cité par Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne, t.1, Éditions de minuit, 1973, p.47 .
vendredi 29 janvier 2010
Des nouvelles de Philippe de Villiers
C'est l'hiver. Un puissant véhicule italien dévale la campagne. A son bord, attentifs à certain concerto de Mozart, Alexandre Compagnon et son bon Saint-Philbon. Bientôt Machecoul, puis la Vendée, où se rendent nos deux héros, dans le but noble et secret d'atteindre Saint-Gilles-Croix-de-Vie, ses plages, ses parasols, sa douceur de vivre.
- Les routes sont calmes, l'Alexandre !
- C'est que, mon bon Philbon, la météo a annoncé du vilain. Nos petits amis sont tous occupés à se faire installer des pneus-neiges.
- Il n'y a pourtant pas de vilain alentour ! Nos petits amis n'ont guère besoin de pneus-neiges.
- Certes, mon bon Philbon, mais les ordres sont les ordres, et bien audacieux qui osera de nos jours contredire son téléviseur.
- Mais ... C'est que, précisément, nous sommes en train de rouler sans pneus-neiges, l'Alexandre ! On contredit donc ! On contredit ! Stupeur !
- Point, mon bon Philbon, point. On ne saurait contredire, puisque notre téléviseur est gravement malade et qu'il ne nous prodigue par conséquent plus le moindre conseil.
Tout, comme on le voit, va pour le mieux en ce froid jour d'hiver. Et, cependant que le concerto pour piano n° 12 n'en finit pas de concerter, nos fiers chevaliers arrivent chez leurs voisins vendéens.
- Tiens ! Nous voilà chez Philippe ! Il a grossi, n'est-ce pas, Philippe de Villiers.
- Pour le moins, oui. Mais trêve de considérations bassement féminines, car ici il nous faut observer prudence, camarade, ouvrir l'oeil et le bon ! Le vendéen, c'est très connu, est à la pratique automobile ce que les pétroliers sont au littoral breton, ce que la défécation est à la gastronomie, ce que Patrick Bruel est au chant grégorien.
Quelle aventure ! Voici déjà, à peine formulées ces quelques élémentaires vérités, que trois véhicules font cortège au bolide de nos mousquetaires, et les pressent avec aigreur et force appels de phare, ne pouvant doubler sur la route sinueuse, d'accélérer la cadence.
- Regarde moi ces salopards, incapables qu'ils sont d'apprécier ce bon Mozart. Chaque appel de phare sera entendu et enregistré comme une insulte au Bel Esprit et sera sanctionné d'un ralentissement immédiat de cinq kilomètres à l'heure.
- Bien dit. J'augmente le volume du concerto, nous arrivons à l'Allegretto.
- Tu fais bien, mon bon Philbon, tu fais bien ! Qu'ils voient à quel genre de personnages ils ont affaire !
Et le cortège de s'étendre à dix véhicules, puis vingt, et de ralentir vaille que vaille jusqu'à l'allure somme toute raisonnable sur une route nationale non rénovée de trente kilomètres à l'heure.
- Mon bon Philbon, nous allons entrer dans Saint-Gilles-Croix-de-Vie en deuxième vitesse. Quel triomphe !
Après que la route ait débouché sur une voie rapide, que les usagers excédés aient doublé le puissant véhicule italien, que nos compatriotes se soient arrêtes au Super U de Challans pour y dérober vin rouge et Reblochon, Saint-Gilles-Croix-de-vie, Saint-Gilles-Croix-de-Vie la célèbre, la ténébreuse, la fière, Saint-Gilles-Croix-de-Vie qui baisse son pont-levis aux voyageurs fatigués.
- Splendide. Une ville morte. L'été, les jeux de ballon, les enfants gras, les marchands de glace sont loin, bel et bien, c'est l'hiver, le glacial hiver et la joie s'est fanée sur les bords de mer.
- Sans contredit.
- Le remblai ! Ses immeubles ! Ses immeubles à la hachélème, à trois mille euros la semaine ... Ces restaurants fermés, ces feuilles qui volent sur un béton vide ... Ce n'est plus Août, c'est Janvier, gloire à toi Janvier, qui donne du prix à la laideur !
- Toute poésie égale par ailleurs, l'endroit a tout de même quelque chose d'anxiogène. Ces tours vides en bord de mer, ce bitume venteux, cette ville-nouvelle qui en plus d'être nouvelle est fantôme ...
- Roulons, mon bon Philbon, il y a plus loin la campagne et les dunes sauvages, la vue sur l'Amérique.
La campagne, en effet, les dunes, la vue sur l'Amérique, et quelques vieux chevaux dans un champ attenant, qui éveillent, forcément, chez nos frères quelque lointain sentiment cavalier.
- Fier animal ! Bête antique !
- Heureuses les créatures du Seigneur.
- Naïveté touchante dans le regard.
- Splendeur de la robe.
- D'ailleurs ... Non pas, mon bon Philbon ... Non pas que le puissant véhicule italien nous ait fait quelque chose ...
- Mais ? Dis m'en plus ...
- Et il me coûterait fort de m'en séparer !
- Bien sûr ! Brave véhicule ! Fidélité mécanique incarnée !
- Rutilance fiévreuse !
- Toute beauté du châssis !
- Mais ... Mais, mon bon Philbon, voici que j'ai un plan.
- Chic, l'Alexandre, un plan !
Le plan est simple : Saint-Philbon fermera la route avec le puissant véhicule italien, tandis qu'Alexandre Compagnon, monté à cru comme un apache, marchera fièrement à cheval sur Saint-Gilles-Croix-de-Vie.
De la suite, nous n'eûmes aucun écho. Espérons simplement que nos intrépides héros ont pu, un jour ou l'autre, regagner notre département, avant que nos voisins, furieux comme on sait, ne les aient occis ou expédiés en Charente-Maritime couverts de goudron et de plumes.
FIN
jeudi 28 janvier 2010
Celui qui écrit ces mots enculera celui ...
"Pour participer à la vie de la cité, le citoyen doit être eleùtheros, "libre, sans contrainte". En effet, l'Athénien qui se prostitue et qui donc vend son autonomie ne peut plus prendre la parole au Conseil ou à l'Assemblée : s'il le fait, il est condamné à mort, ainsi que nous l'apprenons chez l'orateur Eschine. Comme l'a bien montré Michel Foucault, cette conception du citoyen entre surtout en conflit avec la pratique pédérastique, dans la mesure où celle-ci définit les deux amants en termes de domination et de soumission : futur citoyen, le garçon se soumet au plaisir du partenaire adulte. Ce qui risque de le disqualifier moralement, s'il ne fait pas preuve de retenue en s'identifiant à son rôle d'instrument. Car, par rapport au pédéraste, il est aussi instrumental que le lecteur par rapport au scripteur. Si bien que les Grecs ont pu penser la communication écrite dans les termes de la relation pédérastique, et cela dès l'inscription dorienne de Sicile (...) : celle-ci n'essaie rien moins qu'une définition de la nature du lire, l'une des premières que nous connaissions : "celui qui écrit ces mots enculera, pugìxei, celui qui en fait la lecture". Lire, c'est ici se trouver dans le rôle du partenaire passif, méprisé, tandis que le scripteur s'identifie au partenaire actif, dominant et valorisé. Le mépris du lecteur dont témoigne cette métaphore, qui n'est pas isolée, explique sans dote pourquoi on laissait volontiers la tâche de lire à un esclave. (...)"
Jesper Svenbro, " La Grèce archaïque et classique, l'invention de la lecture silencieuse", in Histoire de la lecture dans le monde occidental, Seuil, 2001 .
jeudi 21 janvier 2010
Seulement ... pour ... les fous
Comment les illuminés contemplent l'ordre avec respect. Comment ils aspirent au calme bourgeois, tout en sachant bel et bien combien ce calme là les tuerait.
Ou pourquoi Jean-Marie Le Pen est un punk.
Voici que j’ai passé devant l’araucaria. C’est au premier étage, devant la porte d’un appartement qui est sans doute encore plus parfaitement irréprochable et astiqué que les autres, car le palier rayonne d’un nettoyage surhumain; c’est un petit temple de l’ordre. Sur un parquet où l’on craint de mettre le pied, on voit deux jolies sellettes; chacune supporte un grand cache-pot; dans l’un une azalée, dans l’autre un araucaria. Celui-ci est de taille assez élevée, arbre-enfant droit et bien portant, d’une perfection absolue, et même la dernière extrémité de la dernière branche respire le grand lavage. De temps en temps, quand je sais qu’on ne m’observe pas, je fais de ce palier un temple; je m’assieds sur une marche au-dessus de l’araucaria, je me repose un peu et, les mains jointes, je contemple pieusement ce petit jardin de l’ordre, dont la méticulosité attendrissante et le ridicule solitaire, je ne sais pourquoi, m’empoignent l’âme. Je devine derrière ce palier, dans l’ombre sacrée de l’araucaria, un appartement plein d’acajou brillant, de bonne conduite, de santé, de levers matinaux, de devoirs accomplis, de fêtes de famille modérément joyeuses, de sorties endimanchées à l’église et de couchers de bonne heure.
Hermann Hesse, Le Loup des steppes, Calmann-Lévy, 1975 .
mercredi 20 janvier 2010
Haïti !
L'ardent défenseur de l'occident que je m'efforce d'être ne peut que se réjouir.
Et le fait est : je me félicite de ce qu'il est commun d'appeler l'actualité.
Nous nous croyions en crise, et voici que les Dieux, comme un holocauste à l'envers, font couler le sang en notre Saint Honneur.
Haïti, ces quelques milliers de morts, rien n'est plus à entendre comme un sacrifice; et le sang sur la pierre devient cette sage offrande à nos esprits modernes.
Le Noir meurt, le Blanc et ses bataillons de nègres-blancs sont au festin, grâce soit rendue au Noir d'avoir prêté sa gorge.
Splendide.
Nous pouvons, petites gens, bavasser sur l'évènement.
Nos journaux se vendent mieux, la télévision se repaît d'images, et vive cette viande rouge jetée à nos objectifs. Car c'est qu'ils ont faim !
Déjà, grands païens, nous fêtons tout ce sang, tous ces morts ... La fête, la danse sont nos rites immuables. Buvons, frères sauvages, au calice le sang noir, enregistrons des disques, exhibons nos icônes, Madonna, frères sauvages, Madonna et tous les petits saints du Royaume des images.
La mort est délicieuse. Elle est notre pornographie et dans l'oeil de nos prêtres, à la télévision, on peut désormais lire certain désir lubrique.
Des images, des cadavres : notre onanisme.








