Alexandre suait à grosses gouttes, louvoyant à l'aveugle dans son centre commercial Atlantis. Des hectares de parkings, des hectolitres de télespectateurs, une constellation de magasins ... c'était bien le diable si, en ce paradis sur terre, ne pouvait s'assouvir l'achat d'un hibou digne de ce nom. Il en rêvait depuis des années. Fier animal, noble et grand, frère lointain qu'il ne tardait que trop de rejoindre ! On l'appellerait Pousse-Poussin, on lui apprendrait à lire et à conduire, on l'amènerait au concert, écouter Liszt et le beau, le bon Prokofiev. Chats, chiens, poules, pigeons et chèvres lui feraient un triomphe. On l'installerait dans un premier temps aux pieds du lit, sur une belle couverture bleue.
A nous le hibou !
Allez : on a partout lu que chez Ikéa, très précisément, il y avait de tout. On sait même -on est bien informé - que la grosse Josiane est sortie de là tantôt avec des bougies, une grenouille en bois et un thermomètre musical. Le diable, donc, le bout du monde s'ils n'ont pas en rayon le plus grandiose spécimen volant de tous les cieux d'Europe. Entrons ! A nous le temple du Tout, à nous le beau Hibou ! Entrons ! Entrons, mais, bien-sûr, et surtout : rusons.
Tintin (qui avait un plan), se faufila à travers les rayons du gigantesque magasin, rampa jusqu'au premier vendeur et l'interpella discrètement :
- Hello, my friend, may I ask you something ?
- ...
- You usually work here, don't you ? I can see this on your jacket, boy. You know ... Details !
- C'est pour un voyage scolaire ?
- Oh please, brother, let's speak in secret alphabets, we are in your country, aren't we ? You know what I mean : Mac Donald, Pizza pie, Nicowlasse Sawkoziie. So ! Hurry up ! Let's see the hibou !
- The quoi ?
- The hibou, you know what I'm saying ... The great flying animal !
- Euh ...
- Oh Please, my funny little boy ! Get up ! It's time ! Time to buy the flying beast ! One, two, one two !
La confusion de l'indigène troubla notre champion. S'était-on trompé de pays ? Nous avait-on menti ? Des mois et des mois de préparation pour tomber sur quelque illettré ? A moins que ... Saisissant le vendeur par le col, Alexandre arrima son regard au sien.
- I see. Aren't you a damned traitor ? Oh yes you are, my little fellow ... Okay, follow me, we got to leave quickly this bloody dangerous place : they will hang you if they know.
Les autres organisations secrètes ne manquaient décidément pas de toupet. Elles envoyaient en plein territoire adverse des analphabètes complets ne pipant mot de l'idiome moderne. Il fallait au plus vite évacuer cette pitoyable recrue (son nom de code, inscrit sur son badge - et Dieu sait comment il avait obtenu un badge !!- était Christopher - nom anglois qui plus est). Remettant tous ses plans de hibou à plus tard, résolu, force et honneur avant tout, au sauvetage de ce pauvre bougre, notre ami commun agrippa le pâle Chistopher et le traîna à plat ventre vers la sortie.
- Mais lachez-moi ! Oh ! Au secours !
Un agent double ? Christopher de hurler à la rescousse jusqu'à ce qu'une horde de vigiles se rue sur notre champion. Lequel se débattit ferme mais l'ennemi, en surnombre, parvint tout de même à le traîner jusqu'au poste de sécurité, antichambre, c'est connu, des plus moyenâgeuses tortures. Ne pas parler. Ne pas céder un pouce de terrain, ne rien dire.
C'est ainsi qu'Alexandre, confus, dut se rendre à l'évidence : sa technique n'était pas au point. Le tout n'était pas de maîtriser la langue de l'adversaire à s'y méprendre, encore fallait-il s'entraîner à détecter les agents doubles. Maudit Christopher ! Notre ami commun passa la nuit au poste de police et dut, le dimanche matin, rentrer au logis bredouille de tout hibou. Il fallut alors expliquer aux chats, chiens, pigeons, poules et chèvres, qui déjà se faisaient une joie du nouvel arrivant, que tout était à reprendre.
Mais quoi : fluctuat nec mergitur, dit-on.
