Vous avez, admettons, vingt-cinq ans, et vous vous trouviez hier soir à la cérémonie donnée par notre bon maire à l'occasion de la Nouvelle Année. Dès lors, deux possibilités : ou vous êtes venu là pour vous ivrogner à bon compte, ou vous êtes, il faut bien le dire, une sorte de grand niais incurable.
Alexandre Compagnon et son fidèle Saint-Philbon, quant à eux, ne connaissaient qu'une loi, qui stipulait que tout buffet gratuit donné dans quelque coin de la ville méritait qu'on s'y précipitât.
- C'est incroyable, l'Alexandre, le beau monde qu'il y a !
- C'est ainsi, mon vieux Philbon. Et tu vas voir qu'à l'arrivée de Jean-Marc, ce monde-là sera plus beau encore.
C'était là, à y bien regarder, le paisible congrès d'une bourgeoisie de province toute balzacienne et inconsciente d'elle-même. Car si les disques de Georges Brassens et les tableaux de Max Ernst savamment exposés dans leurs logis tout-confort avaient vocation à soutenir le contraire, le fait était : cette grosse dame, ce doux monsieur, ce verdâtre jeune couple venus applaudir Jean-Marc Ayrault étaient d'authentiques bourgeois. Bourgeois de par la classe sociale, bien sûr, les manteaux de fourrures et autres gros véhicules l'attestaient ; mais bourgeois également (et peut-être même surtout) du point de vue de l'esthétique, du sociétal, du politique. Du point de vue simplement de l'habitus. Voter, manger, dormir, festoyer - vivre - dans les clous, considérer avec scandale l'art et la manière des autres, aucun portrait de Brassens dans aucun vestibule n'y peut rien : le bourgeoisisme est là, il est évident, il est incontestable.
- Dites-moi, bourgeois, à quelle heure parlera Jean-Marc ?
- Regarde, l'Alexandre, le voilà qui arrive.
Une tribune sous le blanc chapiteau, et Jean-Marc lancé enfin dans un discours qu'on eut dit écrit par un ordinateur. Mixité sociale ... Diversité ... Vivre-ensemble ... Dynamisme ... Vélo ... Vivre-ensemble ... Tramway... Croissance ... Vivre-ensemble ... Espaces verts ... Europe ... Vivre-ensemble ...
- Enculé ! Non à l'aéroport !
- Non, non, non, non à l'aéroport !
- Chic, l'Alexandre, des contestataires !
Un groupe, en effet, de manifestants vêtus de peaux de chèvre vint troubler le beau discours, au plus grand courroux de Jean-Marc, qui en appela tout de suite qui à la démocratie, qui au respect des autres, qui au verre de l'amitié.
Car se tenait, et c'est tout de même ce qui nous intéressait, sur chaque côté du chapiteau un buffet nappé de blanc et garni comme pour une noce. L'on devait cependant attendre que le discours fût fini pour s'y ruer, lequel discours, ponctué de trémolos participatifs et d'incantations masturbatoires, n'en finissait pas. On nous expliquait que nous autres, nantais de toutes origines réunis ce soir, n'avions pas à nous laisser gâcher la fête par des écologistes couverts de poux. Alexandre et Saint-Philbon eurent soit dit en passant beau chercher, ils ne virent point alentour le moindre nantais de toutes origines, l'auditoire étant majoritairement composé de ventripotents notables et des rombières idoines. De Turcs, de Noirs, d'Arabes, point. De personnages correspondant un peu à la faune nocturne de la place du Commerce, guère plus. Point non plus de ces gens que l'on voit le samedi se promener en famille au centre commercial Atlantis, et dont les enfants s'appellent respectivement Jason, Brian et Kimberley.
Des bourgeois. Des bourgeois petits et moyens, grands et gros, hautement scandalisés de ce que la fête fût (un peu) troublée par de bruyants rastaquouères. On fit par ailleurs évacuer virilement lesdits rastaquouères, et Jean-Marc put conclure son oraison, applaudi à tout rompre par un public conquis.
Alors : ruade. Le bavardage était terminé, l'on pouvait, c'était officiel, se goinfrer de galette des rois en buvant force kirs.
- Le kir est une boisson de bonne-femme et de nouveau-né, mon bon Philbon, et c'est une honte de nous obliger à boire ça. M'enfin, contre mauvaise fortune, bon coeur, concédons-y !
Et ils y concédèrent remarquablement. Alexandre Compagnon, qui souhaitait par dessus tout rentabiliser la gratuité de l'évènement, buvait cul-sec le plus de kirs qu'il pouvait. Il ne lui fallut pas plus d'une demi heure pour être totalement saoul et haranguer la foule de ses prédications :
- Bonne année la morue ! Ils vont encore l'avoir dans le cul, le PS, en 2012, non ? Oh que si !
C'est quand on est très ivre, et seulement à ce moment là, que ce genre de buffet prend toute sa saveur, voire, oserions-nous, tout son sens. Les marchands de cravates flatulant d'importance deviennent alors touchants, les vieilles biques retraitées de l'Education Nationale prennent une dimension intéressante. L'on a presque envie d'aller chercher des noises aux types de la sécurité. L'on ne quitte cependant pas le buffet, l'on prend à chaque fois qu'on se sert trois verres d'un coup, au cas où ... Et l'on termine, vers huit heures du soir et Dieu sait comment, dans les rayons de Superprix à voler du shampoing.
Sur les coups de neuf heures, saouls comme des polonais, Alexandre Compagnon et son fidèle Saint-Philbon montèrent se coucher, sans prendre le temps ni de dîner, ni de se laver, ni d'ailleurs d'enlever leurs chaussures.
Merci Jean-Marc.
